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* La Route de nuit avec Bilou * - Épilogue

Dernière mise à jour : 15 janv.

ÉPILOGUE : "Une dernière pour la Route !"


> CÉCILE

Jeudi 12 janvier 2023 - 23h08 - Quimperlé - Finistère -


Salut Bilou,

Nous n’allions quand même pas rompre notre relation épistolaire alors même que l’objet de nos délires, n’avait pas retrouvé la douceur et la sécurité de son lit concarnois.

We Explore, soudain seul… !

Voici donc une dernière missive "on the road" avant de peut-être croiser de nouveaux nos plumes dans d'autres champs.


Te voilà donc reparti en équipage sur We Explore, qui pendant que tu ripaillais à l’envi en terres finistériennes, a sagement attendu ton retour, bien amarré au port de Lagos.

Bon d’accord il y a pire comme punition que de stationner dans ce port qui a vu tant de navires prendre la mer, à la recherche de Nouveaux Mondes. Il a dû en entendre ton We Explore des histoires pendant ton absence.

Des vieilles coques de pontons toujours prêtes à clapoter ont sans doute dû lui tenir la bouilloire, pour raconter le temps des Carthaginois, des Romains et des Maures qui firent les riches heures de la conquête portugaise. De vieux gréements démâtés ont peut-être cherché à l’épater en lui narrant le fameux âge d’Or de l’exploration, celui de l’audace et du courage de navigateurs qui ont su dépasser les limites et les codes de toute une époque.


We explore aurait même gîté d’émotion quand un petit « plaisance », un peu pédant, lui a raconté la légende du Cap de Bojador, selon laquelle, aller au-delà de cette frontière invisible, c’était se livrer aux monstres marins les plus terribles, voire tout simplement succomber aux raies d'un soleil terrassant. Un soleil d’équateur disait-on capable de faire bouillir la mer et fondre les bateaux !


- « Une vraie bonne raison d’aller voir si ça flotte plus cool ailleurs, hein ? » aurait dit goguenarde une annexe de passage, avant de poursuivre son récit d’un ton plus docte. « Et puis il y a eu ce frondeur... Sa soif d’exploration a été plus forte que la peur et les superstitions. Gil Eanes. Le Fameux ! En passant le Cap, il a ouvert de nouvelles voies maritimes à l’exploration et à la conquête de nouvelles terres ».

- « Pas si fameux que ça le Capitaine ! », aurait repris une barque en bois d’ébène, agitant les rames «C’est aussi lui qui a tracé la route du commerce triangulaire… et organisé le 1er marché d'esclaves à Lagos ! ».


C’est une bande de bateaux de pêches en goguette, qui aurait alors sorti We Explore de son émotion. Chantant le passé portuaire de Lagos, son industrie de conserves, son patrimoine et ses marées de touristes, ce chœur de rafiots aurait mis du bleu au cœur de We Explore dont le clocher de la ville close à l’horizon, commençait à lui manquer.


Et c’est alors que notre vaillant catamaran se serait interrogé sur son histoire, ce qu’il était lui, un drôle de bateau pas comme les autres.

Qui l’eut cru ? Un champ de lin qui navigue sur l’océan ! Quelle place aurait-il dans l’histoire, dans quelle histoire ? La petite ou la grande ? Celle des bateaux ou celle des Hommes ? Lui aussi avait des choses à raconter, des terres à explorer, des réponses à donner, pour peu que l’on veuille bien le solliciter…

Il n’en avait pas fallu plus pour que We Explore monte sur ses flotteurs pour haranguer l’hétéroclite flottille et commencer à raconter son Finistère et son Outremer, son champ de lin et sa ville bleue, le kaïros de sa naissance et le fonds de Geppetto (ou alors Geppetti au pluriel) qui a fait de lui un vrai petit bateau, d’un bois qui n’en était pas un. Mais aussi les exploits de son navigateur en solitaire ; les petits soins de ses équipages et puis, et puis... tout ce qu’on attendait de lui.


Alors en cette période où chacun prend le temps, même contraint, de rédiger des petits messages pour souhaiter à tout vent le meilleur des courants, je me demandais justement toi, qu’est-ce que tu VOEUX pour ton We Explore ?

Petite ou grande destinée ? Audacieuses conquêtes ou longues explorations ?

Qu’est-ce que tu lui répondrais à ton bateau s’il pouvait te demander : « Jusqu'où aimerais-tu m’emmener ? ».

J’ai cru comprendre que cette nuit serait sereine. J’espère que tout se passe bien et que ton quart n’est pas passé pour avoir le temps d’agiter toutes tes pensées ;-)

Raconte-moi, raconte-le.

Bisous

> BILOU

Samedi 14 janvier 2023 - 09h53 (heure bretonne) - Sur WE EXPLORE en équipage


Coucou Cécile de France !


Content de te retrouver depuis les eaux espagnoles méditerranéennes, plus que clémentes puisque au moment où je réponds à ta (comme toujours !) brillante missive, We Explore navigue sous la lune et les étoiles entre Baléares et continent, poussé par une formidable invention humaine, le moteur thermique, lui-même alimenté par une huile minérale d'origine naturelle, le pétrole.

Un mariage qui a révolutionné la vie de l'espèce et qui, accessoirement nous permet d'avancer à 5 nœuds sur une mer... d'huile. Ceci dit ce mariage entre l'Homme et la Nature tangue beaucoup de nos jours et les relations sont de l'ordre du "Je t'aime moi non plus », je ne t'apprends rien !

De nos jours chez nous le divorce c'est courant, voire banal. Et comme nous l'explique très bien Jean Marc Jancovici, ceci comme la semaine des 35 heures, les vacances et nombre d'avancées sociales, nous a été permis par une seule chose au bout du compte: l'énergie facile et pas chère, le pétrole. Le raccourci est un peu abrupt, si vous aimez la bande dessinée (ou pas) ne ratez pas Le monde sans fin, coécrite avec le dessinateur Blain.

Divorcer d'avec la Nature c'est une autre paire de manches. On ne peut pas se séparer d'elle puisqu'on en fait partie, ça doit poser des problèmes juridiques pour remplir les papiers ! Et puis une séparation, ça coûte, et avant de prendre la navette pour mettre de la distance dans le couple et emménager sur Mars ou ailleurs, il va couler de l'eau sous les coques de We Explore.

En fait c'est plutôt un conflit de générations qui nous perturbe. Notre Mer la Terre a accouché de nous bien tardivement. L'espèce humaine est encore une bande de gamins mal embouchés qui sortent à peine de l'école primaire en croyant déjà tout connaître. Et je nous vieillis car si l'on ramenait l'existence de la Terre à un an depuis le Big Bang, nous sommes là depuis... 4 minutes !

Pas de quoi faire les malins.

Eh oui tu as raison de le souligner, est-ce un hasard si We Explore s'est reposé à Lagos ? Base arrière sur cette terre portugaise pour tant d'explorateurs qui ont changé le monde en le découvrant, qui ont osé partir vers l'inconnu, pour le meilleur et pour le pire. Pourquoi à cette époque, pourquoi dans un temps si court ? Quand la vision d'un petit nombre amène les évolutions sociétales et les ruptures technologiques de grandes transformations démarrent. Au cours du XVe siècle, les cartes marines s'écrivent à grande vitesse et la Terre commence à devenir ronde, les plus belles découvertes s'accompagnent des plus grandes atrocités. Gil Eanes, incroyable ouvreur de voies ramène d'Afrique le romarin qui pousse dans notre jardin et fait nos tisanes du matin, et puis rapporte ensuite les esclaves pour faire la fortune des investisseurs.


Autres temps autres mœurs. Aujourd'hui j'ai l'impression que nous sommes dans une période un peu similaire. La Terre est bien ronde. Scientifiques et astronautes nous le confirment, pourtant une étude Ifop nous montre que 9% des Français croient "possible que la Terre soit plate et pas ronde comme on nous le dit depuis l'école"... Je ne peux que conseiller à ceux-là de s'inscrire au Vendée Globe pour vérifier par eux-mêmes !

Dans tous les domaines c'est la foire aux incrédules, aux radicaux, aux "tout techno", aux "tout rétro"... Le village monde est en ébullition. Nous n'avons pas la capacité de digestion de la somme d'informations qu'amène la puissance du tout numérique, nous sommes plus bêtes que les arbres et les champignons qui collaborent grâce à leur propre internet depuis des millénaires !


Que de nouveaux champs d'exploration à parcourir. C'est le vœu que je formule pour la vie de We Explore. Essayer, rater, recommencer. Tenter de comprendre, de se comprendre et faire rêver, pour tracer de nouvelles cartes terrestres et marines grâce à ce que nous ont appris les expériences de nos prédécesseurs.


La Terre est bien ronde, mais elle est en fait surtout bien petite.

Merci d'avoir eu le courage d'en tracer les contours et de nous en montrer les beautés ! On ne vous félicite pas pour les dommages collatéraux. C'est ballot d'avoir massacré un peu trop vite et trop tôt des civilisations qui avaient compris notre lien indissociable à la Nature. Maintenant on va ramer pour retrouver les modes d'emploi.

On n'a plus le choix que de se débrouiller pour inventer des solutions techniques pour cohabiter à 8 milliards sur le navire, le nez dans les propres contradictions de nos éducations.

Et apprendre à partager le gâteau avant la mutinerie.



Nous sommes 4 à bord de We Explore. Jeremy, Tanguy et Pauline. Ils ont l'âge d'être mes enfants. Ils portent en eux une vision et des convictions sur le présent et l'avenir à mille lieues des miennes à leur âge. J'ai l'impression d'avoir deux siècles quand je regarde dans le rétroviseur la façon et les proportions dont on a "consommé" la planète depuis que je l’habite.


Hier nous avons eu la chance de pêcher un joli thon d'une douzaine de kilos, on est fier ! Nous avons remercié le poisson et la Mer pour ce cadeau. Il a été découpé avec soin par Tanguy, sans frigo à bord nous avons gardé de quoi manger quatre repas et le reste a fait partie d'un atelier "conserve", dans les bocaux vides de la Route du Rhum (avec des joints neufs quand même). Consigne, circuit court, respect de l'animal et pas de gaspillage.

Oui ça prend un peu de temps tout ça, et le faire ensemble alimente les relations sociales. Non We Explore n'est pas l'émanation d'une secte ultra machinchose ! Ces jeunes-là sont ingénieurs, travaillent à développer nos chapitres prochains aussi techniques que les biomatériaux, les solutions énergétiques, bref tout le chemin technique vers la décarbonation de nos activités sur notre catamaran laboratoire. Alors on expérimente la vraie vie dans de vraies conditions !

Et la vraie vie c'est s'émerveiller des choses simples, respecter le vivant, revenir à l'essentiel. Le reste c'est fatigant...

Et comme par un heureux hasard je vais limiter mes contradictions, le vent se lève et les voiles vont remplacer le gasoil... Qu'on utilise je te le promets que lorsqu'on n'a plus vraiment le choix !

Si We Explore me pose la question :

- « Jusqu'où aimerais-tu m'emmener ? ». Je lui dirai:

- « Il n'y a pas de limite géographique pour être dans l'exploration, le bonheur et l'aventure. Tout cela existe du pied de chez soi au bout du monde. C'est le regard qu'on porte sur le parcours qui fait tirer les bons bords ou rater les manœuvres. Pour l'instant on a bien démarré, faut pas mollir. Et même si on a un coup de mou on n'est pas tout seuls, on a avec nous un équipage qui grossit tous les jours à terre comme en mer.

Cette année tu vas donc en faire des sorties en mer, et beaucoup te faire visiter à quai, décoré et scénographié par l'équipe Explore. Les équipes de Bureau Vallée t'attendent. Parce que tu dois assumer le fait que tu es un peu différent, et même si tu ne cherches pas la gloire tu es un peu victime de ton succès d'ouvreur de voies. Ton lin plaît beaucoup.


En juillet, tu iras en Normandie, sur les terres de ton ADN, rendre visite à tous les producteurs de Terre de Lin. Tu vas aussi te mettre au service des scientifiques pour aider à mieux connaître nos voisins cétacés sous la surface. Tu as déjà commencé mais tu vas continuer à faire du fret maritime en transportant du matériel. C'est bien d'avoir plusieurs cordes à son arc, et plus tu rends de services moins tu impactes sur l'environnement. Bref tu vas te rendre utile, nous allons tous nous rendre utile avec et grâce à toi ! Parce qu'être utile ça a du sens, on ne s'ennuie jamais et c'est bon pour la santé ! En parlant de santé, tu vas commencer dans les jours prochains par un petit check-up à la maternité Outremer qui t'a vu naître, ils vont être contents de te voir en forme ! »


Avec le vent le jour s'est levé sur une Méditerranée pacifique, pour cette dernière missive "on the road" comme tu dis ! Mais en fait notre histoire est à rallonge, puisque techniquement si on dit que ça s'arrête à Concarneau... On n'y est pas encore ! Considérons si tu es d'accord que nous sommes encore "en cours de retour" et qu'on pourra reprendre cette correspondance dans la transhumance du printemps !

Un immense merci à toi pour ces chapitres de ping-pong terre-mer. Et un aux lectrices et lecteurs qui s'arrêtent sur notre chemin, je souhaite de longs surfs de bonheur pour cette année 2023, comme je souhaite à tous les jeunes Merrien(ne)s de longues minutes d'occupation supplémentaires de notre petite planète !

Bizzz










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